« Mon cerveau d’avant internet me manque »

I miss my pre-internet brain

C’est dans une galerie d’art de Toronto que ce slogan signé Douglas Coupland résonne. Auteur de génération X et également artiste visuel, son questionnement connaît un certain succès sur le Net. Effectivement, la problématique se pose et est plus que jamais d’actualité : Les technologies numériques nous transforment-elles au point de modeler notre fonctionnement cognitif ? Plusieurs constats sont éloquents :

  • Des études menées au milieu des années 90 confirmaient déjà ce questionnement. L’appréhension du média modifie la facilité de lecture (Geske, 1995). A ce titre l’étude de Geske et Bellur en 2008 démontre l’effet négatif des écrans cathodiques sur le phénomène d’attention situé dans les lobes pariétaux où le mouvement de la vision est dirigé. Il était d’ailleurs communément admis que nous lisions 25% moins rapidement sur internet que sur papier (Nielsen, 1997). Néanmoins de nombreuses études démontrent aujourd’hui que l’évolution des écrans et des résolutions nuancent ces propos. Il apparaît que la lecture sur iPad se retrouve plus lente de seulement 6% actuellement (Nielsen, 2010). Mais comment le média change notre comportement ?  Lorsque nous lisons un texte imprimé, le mouvement oculaire est caractérisé par des fixations plus ou moins longues et de nombreux retours en arrière. On parle d’une lecture profonde et attentive. La lecture du Web, elle, n’est pas linéaire. C’est une lecture sélective de recherche d’information qui doit être rapide et efficace (Baccino, 2012).  L’attrait est d’ailleurs souvent grand de se plonger dans un lien hypertexte, de survoler les paragraphes et d’être distrait lors de sa lecture par des bannières de pub, nous faisant perdre de fil en aiguille l’objet originel de notre lecture. Cette désorientation cognitive présente donc de réelles conséquences sur nos habitudes de lecture, mais plus encore, expose un réel paradoxe. En effet, il est beaucoup plus difficile de lire en ayant le choix du contenu car la lecture hypertextuelle génère une anxiété qui fait perdre jusqu’à 30% de la force de travail (Baccino, 2012).
  • De fait, beaucoup de problématiques se dessinent autour de la concentration et contemplation face à l’internet. Dans le contexte de l’hyperréalité où les informations circulent en temps réel, où l’instantanéité est poussée à son paroxysme, il est de bon droit de se poser la question de savoir si en chemin, nous sommes conditionnés à survoler l’essence même de l’information et du contenu. Il semble que nous soyons arrivés à un tournant majeur de notre histoire intellectuelle et culturelle, à une transition entre deux modes de pensée très différents (Carr, 2012). Un corollaire semble se dessiner entre l’addiction à internet et le développement de troubles de l’attention (Yoo Hj et al… 2004). Effectivement, selon cette étude, la corrélation entre le degré d’addiction au web et les troubles de l’attention est positive. Sommes-nous donc en train d’abandonner inconsciemment notre attention pour du quantitatif à l’image de flux RSS intarissables ? Ce à quoi nous semblons renoncer en échange des richesses du Net, c’est à notre bon vieux processus de pensée linéaire. Calme et concentré, fermé aux distractions, ce dernier est marginalisé par un esprit d’un nouveau type qui aspire à recevoir et à diffuser par brefs à-coups une information décousue et souvent redondante (Carr, 2012). C’est ce que tendrait à prouver l’étude de Weinreich, Obendorf, Herder et Mayer en 2008. D’après cette recherche, quand nous lisons une page web, nous ne lisons que 28% des mots présents. Cela pourrait donc être une piste d’explication quant à l’efficacité  relative de la publicité en ligne comparé aux modèles offline d’avant internet.

cerveau disque dur

  • Vers une externalisation de la mémoire ? Il est clair que nous façonnons depuis l’histoire de l’Humanité, des outils qui ensuite nous façonnent. Par exemple, l’invention de la carte nous a jadis bouleversé dans notre conception de l’espace. L’Horloge fut elle aussi, un puissant catalyseur du changement de notre conception du temps. Internet va-t’il lui aussi nous changer, et de fait, changer notre vision du monde ? La question d’un bouleversement profond de notre mémoire se pose. En juillet 2011, dans l’article Google effects on memory (Sparrow, 2011) , l’étude américaine sur les moteurs de recherche démontre que l’on se souvient moins bien des informations que l’on sait pouvoir retrouver sur notre ordinateur que de l’endroit où elles sont stockées. Peut-on en conclure que peu à peu nous  déléguons notre savoir à des mémoires externes ? Cette problématique de la déliquescence de la culture fut très souvent débattue au cours de l’histoire, notamment lors de l’invention de l’imprimerie de Gutenberg mais nous savons aujourd’hui que l’écriture et la diffusion massive des livres n’ont pas appauvri la pensée, bien au contraire. A l’heure actuelle, ce « cerveau externe » n’est pas programmé avec le savoir, du moins pas au sens où nous l’entendons. Il n’y a pas de système de loi et de hiérarchisation de la pensée, pas de raisonnement logique. La connaissance se trouve dans les différentes voix qui créent les données sur le Net, mais pas encore dans un système de synthèse. Mais nous pouvions le prédire facilement, en effet, notre cerveau n’est-il pas lui même un enchevêtrement de données chaotiques d’où naissent les pensées, les esprits brillants mais aussi les illusions et la psychose (Linden, 2010). Nietzsche disait à ce propos qu’il faut du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. De là à faire un lien entre l’architecture de l’internet et notre cerveau, il n’y a qu’un pas que Tim Berners-Lee, père du Web fait aisément. Le but de l’internet est de créer une sorte de méta cerveau humain, de stimuler l’inter-connectivité afin de saisir les visions de demain (Berners-Lee, 2011).

human meta brain

Advertisements

2 réflexions

  1. Hey There. I found your blog using msn. This is a very well written article. I’ll make sure to bookmark it and return to read more of your useful information. Thanks for the post. I will certainly return.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s